LA TENTATION
Enfant, libéré sous condition de la cantine, j’errais seul dans les rues de Montpellier à l'heure du déjeuner. Arpentant le macadam, je m'imprégnais alors des joies et des travers de mes contemporains, me reconnaissant parfois dans certains de leurs péchés… C'est ainsi qu'au détour d'un boulevard, je fus soumis à la tentation par une vitrine exposant sans avertissement des barils étincelants. Rassemblés en grappes, ils étaient reliés les uns aux autres par des sarments chromés ou séchait à leurs extrémités de la vaisselle cuivrée. Je rêvais de posséder une de ces œuvres d'art, convaincu à tort que sa maîtrise me serait innée.
Luttant contre la convoitise, je me répétais tel un vinyle rayé que, même si je parvenais à m’accommoder du prix et du gabarit démesuré de cet instrument, le bruit assourdissant de cette machine infernale resterait une cause de tension sans fin. Entêté, je m'égrenais alors un cortège de solutions improbables qui me permettraient de composer avec cet aléa… Prisonnier de la relativité, je ne devais mon salut qu'à la surveillante de l’entre-deux-cloches qui, par un son strident, me remettait sur le chemin du savoir. Éssoufflé, je franchissais quelques minutes plus tard un de ces portails imprenables de la rue Plantade, réprimant pour un temps cette étrange fascination.