LE CIMENT
Chapitre I – Contre toutes attentes
Escorté par un soleil d’été sur le déclin, Georges dose parfaitement la pression qu’il exerce sur l’accélérateur et amène sans à-coups la P60 à sa vitesse optimale. Ses changements de direction sont imperceptibles, sa conduite cohérente, seule son obsession d’éviter toutes les aspérités de la route est inhabituelle. Contrairement à sa passagère, celui que l’on surnomme affectueusement Jojo s’achemine le cœur léger vers la petite clinique des Glycines. Tous les doutes qui le taraudaient depuis plusieurs semaines venaient de se dissiper comme par magie dans les souffrances d’Apolline : J’avais survécu pour son plus grand bonheur aux sabotages de la chaîne de montage. Aucun feu tricolore ne venant ralentir notre progression, le bitume flambant neuf des nouvelles artères Montpelliéraines continu de défiler à un rythme constant. La tension est palpable dans la voiture. Nous sommes le lundi 18 août 1969, il est 16h30…
Une demi-heure plus tard, déballé sans ménagement par une cigogne alcoolisée, je sais déjà que je conserverai en moi les aléas indélébiles de ma fabrication. Je ne suis donc pas surpris d’entendre que, de l’avis de tous, je ne suis pas un joli bébé, étant de la tête aux pieds recouvert de vilains boutons. Affamé, moche, mais sans rancune, j’écourte ces présentations désobligeantes et propose de passer à table. Une tétine caoutchouteuse vissée sur un biberon de lait de vache me fait comprendre que le service ne serait jamais à la hauteur de mes espérances, ma génitrice ne produisant instinctivement qu’une substance lactescente frelatée.
En toute innocence, je lui accorde immédiatement le bénéfice du doute, puisque qu’un témoin contrarié venant de la part de Jéhovah, m’avait jeté une malédiction quelques jours plus tôt afin de châtier mon père qui refusait d’embrasser sa foi. En toute franchise, je doute de la véracité des facultés obscures de ce Sith commercial qui a tenté désespérément d’atteindre ses objectifs. La seule conversion dont je peux vous faire part aujourd’hui est celle de ma petite clinique des Glycines, devenue un charmant petit EHPAD... Cet improbable point relais pourrait bien un jour, me rendre au néant d’où il m’a tiré...
Rédigé par un humanoïde